Interview « Femmes et Diplomatie »

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Interview « Femmes et Diplomatie »

Interview de Pauline Carmona, Présidente du réseau « Femmes et Diplomatie »

  • Pour quelles raisons, et à l’initiative de qui, ce réseau a-t-il été créé ?

L’association a été créée en 2008 par quelques jeunes femmes du Ministère qui se sont rendu compte qu’il existait de nombreux réseaux dans le Ministère. D’une part, des réseaux institutionnels auxquels on accède selon l’école qu’on a faite ou le concours qu’on a passé. D’autre part, des réseaux informels particulièrement puissants car ils permettent d’obtenir des informations, en exclusivité, sur les postes qui se libèrent ou de se faire appuyer pour une promotion. Mais ces réseaux sont principalement masculins ! Le réseautage se fait souvent dans un cadre auquel les femmes n’ont pas accès. Fortes de ce constat, les jeunes femmes du Ministère se sont dit : « Créons une association pour partager des infos, et s’entraider ».

Nous sommes dans un ministère qui est resté très peu féminisé pendant longtemps. Aujourd’hui il est globalement assez paritaire mais avec une représentation très inégale des femmes selon la catégorie : plus on monte vers l’encadrement supérieur (catégorie A) moins on a de femmes. Au moment où l’association a été créée il y avait environ 10% de femmes ambassadrices, aujourd’hui il y en a 25 %.

  • Pourquoi avez-vous rejoint ce réseau ?

En 2012, je travaillais à Paris où j’occupais mon deuxième poste de sous-directrice. J’avais 3 enfants en bas âge et ce qui m’avait pesé, c’était l’organisation : me fixer des règles strictes, une discipline pour réussir à concilier vie professionnelle et vie personnelle. Et j’avais toujours un sentiment de culpabilité. J’avais envie de partager cette expérience avec d’autres femmes, de transmettre, et d’aider à lever l’autocensure qui existe chez les femmes.

J’ai aussi cette volonté de garder le contact avec les jeunes recrues, connaitre leurs envies, leurs expériences, le tout dans une logique d’entraide et faire le lien entre les femmes du Ministère et l’administration.

  • Quel est le rôle de votre réseau ?

Quand je suis entrée au Ministère, il y avait très peu de role model féminin. De plus, le peu de femmes qui étaient au Ministère reproduisaient les codes masculins. Par exemple, en se vantant de reprendre le travail une semaine après avoir accouché. Ces femmes ont réussi au détriment de leur vie de famille, ce qui ne donnait pas envie de s’identifier à elles. Or lorsque les gens n’ont pas à qui s’identifier, elles se disent : « ce n’est pas un métier pour moi ». Un des rôles de ce réseau était donc de créer de l’entraide et de mettre en avant des modèles à qui les jeunes femmes puissent s’identifier.

Nous avons une activité de plaidoyer auprès des ressources humaines sur l’égalité femmes/hommes : parité, accès des femmes aux postes d’encadrement supérieur, sexisme etc.

On plaide pour une organisation du travail qui soit plus favorable à la conciliation vie professionnelle/vie personnelle. Lorsque j’ai été sous-directrice (premier poste d’encadrement au Ministère), c’était toujours à moi de refuser les réunions après 19h ou avant 9h bien qu’une Charte du temps, qui le proscrit, existe. Ça devrait être au manager d’anticiper, d’avoir un discours bienveillant et ouvert, en allant au-devant des demandes que ce soit pour les femmes – qui ne sont pas seules à avoir une famille ! –, les hommes, les personnes handicapées. Il faut passer à l’étape supérieure où les managers doivent être évalués sur leur capacité être attentifs et à intégrer les contraintes de leurs équipes dans leur management. Aujourd’hui nous sommes encore dans une logique culpabilisante vis-à-vis des femmes.

  • Quelles sont les activités de l’association ?

Nous avons mis un place un système de tutorat depuis 2013 sous la forme de binômes de femmes sénior qui accompagnent des femmes junior. Nous avons aujourd’hui 70 binômes. Le principe est d’apporter des conseils au début de la carrière de ces femmes junior et également à des moments clés de leur carrière. L’expatriation est une caractéristique du travail au Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, qui implique de nombreuses contraintes notamment familiales. Elle est particulièrement contraignante pour les femmes qui ont majoritairement la charge de la famille et des enfants. Un accompagnement est donc nécessaire avant même l’expatriation en elle-même. Dès l’expression des vœux auprès des ressources humaines, on va conseiller notre collègue afin de l’aider à se dire « c’est possible » et évacuer les angoisses liées aux envies de maternité. La relation est bilatérale : les jeunes femmes enrichissent aussi leur tuteure.  En tant que sénior, on se ressert de cette parole pour améliorer nos liens avec nos collègues. L’impact est bénéfique pour les deux membres du binôme.

Nous avons également développé des ateliers thématiques collectifs. Le prochain atelier, animé   par une coach, a pour thème Carrière et Parentalité : comment faire de la grossesse un atout pour votre carrière ? Le thème est énoncé de manière un peu provocante car nos grossesses ont généralement été vécues comme des catastrophes par nos supérieurs hiérarchiques respectifs au sein du Ministère. En 24 heures, les 20 places disponibles ont été réservées ! Nous avons également un atelier sur la parité à l’entrée au Ministère, dans lequel on aborde la participation des femmes à des jurys de concours. On incite les femmes à intégrer ces jurys pour favoriser le traitement juste et impartial des femmes et pour répondre aux valeurs d’entraide et de solidarité de l’association. On organise des déjeuners et des dîners avec des personnalités inspirantes. Par exemple hier, nous nous sommes retrouvées autour d’un femme qui partage un poste d’ambassadeur.rice avec son époux. Ils occupent le poste par alternance, 6 mois l’un et 6 mois l’autre.

  • Qui sont les membres de votre association ?

Nous sommes 7 bénévoles au bureau de l’association, qui compte aujourd’hui plus de 280 membres qui cotisent chaque année pour un montant de 15 euros. Au début, l’association Femmes & Diplomatie était réservée aux cadres (catégorie A). Mais nous ne voulions pas nous positionner comme une association élitiste. C’est pourquoi l’association s’est ouverte aux catégories B et C qui sont elles aussi exposées très vite à l’encadrement et des responsabilités importantes, notamment dans les ambassades et consulats. Les femmes des catégories B et C font face aux mêmes contraintes que les femmes diplomates : une charge de travail et une amplitude horaire importante.

  • S’agit-il d’un réseau mixte ?

Nous sommes une association encore jeune et nous avons besoin de nous structurer autour de priorité et de nos besoins, il s’agit donc d’un réseau réservé aux femmes mais nous avons des Amis. Il y a effectivement des thèmes fédérateurs entre les hommes et les femmes, par exemple la conciliation des temps de vie. Mais lorsque les enjeux sont plus sensibles comme par exemple pour la nomination à un poste, le clivage apparait. Le Ministère n’a pas encore fait assez de progrès pour qu’on s’ouvre. Les adhérentes nous rapportent leurs anecdotes lors de nos rencontres hebdomadaires : être la seule femme en réunion et être la seule à qui sont adressées des remarques désobligeantes, se faire couper la parole, ou évoquer une idée qui n’intéresse personne, mais qui remporte un grand succès lorsqu’elle est reprise par un collègue masculin. Ce sont des choses que je vivais en début de carrière, j’ai été consule générale aux Etats-Unis, je suis aujourd’hui directrice adjointe, ce sont des choses qui continuent d’arriver quel que soit le niveau.

  • Effectuez-vous des collaborations avec d’autres réseaux ?

Oui nous avons créé des liens avec des associations sœurs dans l’administration : Femmes de l’intérieur et Femmes de la Justice. Il existe un réseau qui fédère ces associations qui s’appelle Administration Moderne avec qui nous avons signé une lettre au Président Emmanuel Macron sur l’égalité femmes hommes dans la fonction publique, pour une nouvelle loi Sauvadet et pour une véritable politique de lutte contre le sexisme et le harcèlement sexuel.

Nous avons créé des liens avec l’association Jamais sans elles, qui a lancé un appel il y a 2 ans sous forme de charte. Les hommes qui signent cette charte s’engagent donc à ne pas participer à un événement si aucune femme n’est présente. Cet appel a bénéficié d’une grande visibilité car Emmanuel Macron candidat a signé la charte, et notre Ministre l’a également rejointe.

2019-12-20T09:35:22+00:00

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